Auteur :

Philippe Imounga

Publié le :

23 février 2021

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Gabon: quid de la réouverture du débat sur l’adoption d’une langue nationale ?

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A l’instar de plusieurs pays d’Afrique, le Gabon a songé jadis à l’adoption d’une langue nationale. Hélas, il semblerait qu'au fil du temps, ce projet ait sombré dans l'oubli.

Certainement méconnu du grand public, le projet d’adoption d’une langue nationale a pourtant bel et bien été l’un des projets phares du Gouvernement.

En effet, de 1962 à 1963, Léon Mba, alors Président de la République Gabonaise, avait instruit Paul Marie Yembit, Premier Ministre en ce temps, d’effectuer un sondage (ou élection) auprès de la population gabonaise pour savoir laquelle de nos langues pourrait être retenue comme « langue nationale », après le français.

Tenez-vous bien, les langues arrivées en finale de ce sondage n’étaient autres que le Kota et le Tsogho. Incroyable, mais vrai ! Malheureusement, en 1964, Léon Mba est victime d’un coup d’État ; et, du fait des perturbations politiques qui l’ont succédé, les priorités de l’État ont très vite été revues ; et ce projet a donc simplement été ostracisé.

Aujourd’hui, le constat est plus qu’amer : nos langues sont véritablement en voie de disparition. Dans nos habitations, rares sont les familles dans lesquelles les discussions s’articulent dans une langue autre que le français. Et même lorsque certains parents font l’effort de parler leurs langues à leurs enfants, ces derniers répondent généralement français ! Ces enfants, pour la plupart, disent comprendre, mais ne pas parler. Quel paradoxe !

Adultes et jeunes se déconnectent ainsi peu à peu de ce trésor ; adultes et jeunes sonnent donc peu à peu le glas de ce trésor. Malheureusement, nos progénitures naissent et grandissent dans ce contexte. Elles naissent et grandissent sans même que le moindre mot ne leur soit appris. Pis, lorsque ces progénitures sont issues de parents d’ethnies différentes ! Et même, pour nos « peaux noires, masques blancs », parler sa langue maternelle en public serait perçu comme quelque chose d’ubuesque, honteux, voire rustique.

À ce niveau, l’on pourrait tout reprocher au groupe ethnolinguistique Ekang mais, dans la préservation de ce patrimoine vivant, il est, et de loin, le meilleur ! Transports en communs, administration, marchés, peu importe le lieu, « bia kôbe Fang », et ce, tout en plastronnant. Que c’est beau ! Pourtant, il y a 20 ans c’était bien le contraire. Et même, sauf erreur, dans les années 2000, nos langues étaient intégrées dans les programmes scolaires dès la classe de 6e. À l’instar du Lycée Nelson Mandela de Libreville, certains de nos établissements scolaires dispensaient bien des cours de langues nationales telles le Fang, Punu et Omiénè. De nos jours, plus rien. Un constat bien plus que triste.

Notons par ailleurs l’action de certains acteurs privés qui essayent tant bien que mal de créer des programmes d’apprentissage de nos langues, qui semblent très vite rattrapés par la faiblesse de leur caractère éphémère et, surtout, par le désintéressement de plusieurs jeunes. Résultat, aujourd’hui il existe des langues que l’on ne connait plus que de nom, ceci dû à l’absence de repères qui permettraient d’identifier les populations (ou localités) qui les parlent.

En outre, en février 2014, dans l’un de ses articles, le média Gaboneco relayait l’information, du journal panafricain Grogne d’Afrique, selon laquelle des discussions pour l’instauration des langues Fang, Omiènè et Téké, comme langues nationales au Gabon, auraient été menées par les Hautes Autorités. Si cela est avéré, il serait peut-être judicieux que le Ministère de la Culture se penche à nouveau sur le sujet car voici, les « baobabs » disparaissent ; les historiens et chercheurs livrent des travaux qui demeurent malheureusement inexploités.

Sinon, quelles sont les suites au dictionnaire de Raponda Walker, aux travaux d’Achile Mavoungou et du Pr Daniel Franck Idiata, entre autres ? Ceci est bien plus qu’alarmant ! Si rien n’est fait dans dix ou quinze ans, il n’y aura peut-être plus que le français ; et c’est de loin une hyperbole ! Dictionnaires, site internet, applications mobiles, insertion dans les programmes scolaires, ouvertures d’écoles spécialisées : voilà quelques exemples de projets pertinents pour la sauvegarde de nos langues.

Prenons l’exemple de nos frères expatriés, principalement ceux de l’Afrique de l’Ouest. En arrivant chez nous, on les reconnait d’abord à la différence de la langue qu’ils parlent. Est-il le cas pour nos étudiants Gabonais de l’étranger, par exemple ? Non. Regardons sous d’autres horizons : à titre d’exemples, outre l’anglais, l’Afrique du Sud a le Zoulou et le Xhosa. En dehors du français aussi, le Congo a le Lingala ; la République du Congo a également, en plus du lingala, a le swahili ; langue officielle également au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie, au Rwanda – avec le kinyarwanda – et même au Malawi et en Zambie. En 1975, l’Éwé et le Kabiyè ont été adoptées comme langues nationales au Benin ; en 2015, le Bambara était classé comme langue la plus parlée au Mali. Autant d’exemples, mais quid de nous ?

Ce ne sont sûrement pas les propositions qui manquent : le Fang est parlé dans cinq (Estuaire, Moyen-Ogooué, Ogooué Maritime, Ogooué Ivindo et  Woleu-Ntem) des neuf provinces du Gabon ; et la population parlant cette langue est sans aucun doute la plus nombreuse du pays. L’Omiènè, malgré ses variantes Galwa, M’Pongwè, Nkomi, Orungu, entre autres, demeure aussi une langue bien implantée dans le pays. Elle est également parlée dans trois (Estuaire, Moyen-Ogooué et Ogooué Maritime) des neuf provinces du pays. La population qui la parle est aussi importante. Le Nzebi, le Punu et le Téké sont également des langues à forte dominance. Ce ne sont donc pas les propositions qui manquent.

À un ce nouveau, on se heurtera forcément à l’égo ou encore à l’ethnocentrisme. Les Nzebi diront peut-être pourquoi a-t-on choisi le Fang ; les Myénè diront pourquoi avoir choisi le Téké, et ainsi de suite. Mais les autres pays africains, aussi riches en langues que nous, comment ont-ils fait ? On ne fait malheureusement pas d’omelette sans casser les œufs, dit-on ! Une chose est sûre, voilà un combat à mener, et sérieusement. Nous ne devrions pas seulement attendre le « Gabon 9 Provinces » pour valoriser nos langues maternelles.

Le Français, c’est bien. On ne le conteste pas comme « Les Fleurs du Mal » de Charles Baudelaire. Le français, c’est bien. Sa complexité parait même aussi belle que le charme beau de l’air. Parler l’anglais, le mandarin ou l’arabe, c’est aussi bien, voire excellent. C’est la mondialisation, d’accord ! Mais, parler sa langue, celle de son terroir, c’est encore mieux ; car la mondialisation n’est peut-être qu’un jeu de dupes où chaque peuple essaye, par des moyens habiles et plantureux, d’imposer sa culture à d’autres peuples.

En somme, la mondialisation est donc un vecteur d’identité et la langue « maternelle » est l’une de ses expressions.

Alors quid de la réouverture du débat sur le projet d’adoption d’une langue « vernaculaire » comme langue nationale (ou officielle) au Gabon ?

Philippe Imounga

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Paul Moudjik

Splendide idée et initiative louable

Dieudonne Coste

Sujet très intéressant et qui mérite effectivement que l’on se penche dessus. Il en va de la sauvegarde et de la pérennisation de notre identité culturelle. Good job Philippe !

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